Voie publique / Vie privée

Ceci est un article issu du dossier Rennes, vivre en vidéosurveillance ? publié au sein du journal Particule, #17. Illustration lampadaire avec une caméra

Caméras sur la voie publique, dans les parkings, où aux carrefours, leur utilisation se généralise dans les grandes villes. État des lieux à Rennes.

Trafic, circulation et vidéos...

Si vous ne prenez pas le métro, peut-être possédez-vous une voiture, ou un vélo ? Dans ce cas, il est fort possible qu'au cours de votre trajet, vous soyez observé par l'une des seize caméras (quatre fixes et douze mobiles) installées pour la régulation du trafic et la gestion des principaux carrefours à feux de la Ville de Rennes.

Pour répondre au nouveau plan de circulation et remplacer les caméras présentes dès les années 80 à certains carrefours stratégiques, la ville de Rennes s'est dotée d'un nouveau système de vidéosurveillance. L'étude et la réalisation de ce dispositif, dont le budget a été voté à l'unanimité par le conseil municipal le 4 février 2002, a coûté 300 000 euros : c'est le prix d'un système disposant de protection contre les intempéries et la casse, permettant une grande précision d'image, et en place pour une vingtaine d'années (c'est la durée de vie de ce type de caméras).

Certains rêvent un jour d'une statue ou d'un nom de rue, c'est sur chacune des seize plaquettes apposées sous chacun des pylônes soutenant les caméras qu'un certain M. Aubrée a son nom suivi de ses coordonnées professionnelles. En effet, la loi oblige à une information du public et à la communication d'une personne à joindre pour tout renseignement concernant le système. Nous l'avons rencontré à la Direction des Aménagements de la Ville de Rennes, où il occupe un poste de responsable d'équipe pour la gestion du trafic et la sécurité routière : « la Ville a décidé d'indiquer le nom d'une personne-ressource pour plus de transparence » indique-t-il. En ce qui concerne l'information au public sur ce dispositif, la Ville de Rennes n'est pas avare en communication (les rennais ont d'ailleurs été informés sur l'existence de la vidéosurveillance du trafic dans « Le Rennais » d'octobre 2002), pour un système qui nous est présenté comme à fonction utilitaire (gestion du trafic, sécurité routière) et non répressive. L'inconvénient est que nous n'aurons qu'un seul et unique interlocuteur pour la présentation de ce dispositif. Les informations apportées par M. Aubrée (conservation des images, fonction des caméras) sont consignés dans le dossier déposé et accepté par la préfecture après vérification par ses services. Ils ont notamment visité le poste de contrôle (auquel nous n'avons malheureusement pas eu accès), comme l'oblige la loi du 21 janvier 1995.

Œil ouvert contre artères bouchées.

« On a des détecteurs, mais on est aveugle, on ne voit pas ce qui se passe. c'est là que la caméra est intéressante. S'il y a un problème on en saura la cause ou la raison » indique M. Aubrée.

Les emplacements choisis pour installer des caméras correspondent à des zones où il y a beaucoup de circulation, et où il faut favoriser le passage rapide des transports en commun. Il existe un poste central de régulation du trafic, qui gère les 150 carrefours à feux, tous reliés entre eux et gérés par un ordinateur central. Ce poste central récolte les informations qui viennent des caméras mais aussi d'autres systèmes. Par exemple, des boucles magnétiques enfouies dans le sol enregistrent le nombre de voitures, la fluidité du trafic ou signalent un blocage sur une artère. À partir de ces informations les deux agents municipaux qui travaillent au poste central peuvent intervenir sur le réglage des feux pour favoriser la circulation. Les caméras permettent de connaître les raisons précises d'un blocage : un accident, un camion de livraison sur un couloir de bus ou bien l'existence de travaux sur la voie dont la municipalité n'a pas été avertie. « Les caméras nous ont permis de découvrir des choses que l'on ne soupçonnait pas, notamment le problème des livraisons. On était loin d'imaginer que c'était aussi perturbateur pour la circulation […] de même cela a permis de constater des travaux qui n'avaient pas été signalés à la Ville, si nous ne sommes pas au courant, on ne peut pas adapter les réglages de feux pour diminuer la gêne », précise M. Aubrée.

Circulez, y'a rien à voir

A priori, ces caméras ont pour seul objectif la régulation du trafic et ne peuvent être utilisées à d'autres fins, M. Aubrée argumente : la police n'est pas présente au poste central, les images sont visionnées en temps réel et ne sont pas enregistrées, elles ne peuvent donc pas être utilisées à des fins judiciaires (infractions au code de la route, délinquance). Cependant, même si la police n'est pas présente, elle peut épauler les aiguilleurs des faubourgs : n'étant pas habilités à rédiger des procès verbaux, les agents du poste central peuvent prévenir la police qui constatera l'infraction sur place, par exemple pour un camion de livraison à l'arrêt dans un couloir de bus. La caméra est alors le moyen d'une action répressive à l'égard d'un contrevenant, et un outil potentiel de délation.

Si cet outil est efficace en ce qui concerne la gestion du trafic, la question de la préservation des libertés individuelles se pose néanmoins. L'installation d'un système de vidéosurveillance est soumise à l'autorisation d'une commission préfectorale qui vérifie sa conformité à la loi de 1995. Ainsi, ce système de surveillance ne permet pas d'identifier une personne sur un domaine privé : un logiciel spécifique, installé par un fournisseur extérieur qui est le seul habilité à le manipuler, permet de flouter les façades d'immeubles et empêche de zoomer sur une porte ou sur une fenêtre. Cependant même si ce système est conforme à la loi de 1995, elle ne présente pas les garanties suffisantes, car le braquage d'une caméra sur un carrefour dangereux peut permettre aussi de surveiller les allées et venues des riverains sur la voie publique, totalement visibles. Il est aussi possible, grâce aux performances des caméras, d'identifier les plaques d'immatriculation d'une voiture ou une personne à l'intérieur d'un véhicule.

Boa qui prend et filme quelqu'un

Cependant, assure M. Aubrée, ce n'est pas la fonction des agents du poste central « on n'a pas des gens derrière les caméras 24 heures sur 24, nous n'avons que deux agents. Il faut avoir des gens présents aux heures de pointe au poste central, qui d'ailleurs s'occupent d'autres choses, par exemple de la conduite d'opération. Ils ne sont pas à scruter les caméras en permanence ».

Ainsi, ces caméras filmant la circulation nous sont présentées comme ayant la fonction exclusive de faciliter le trafic aux heures de pointe ou en cas de blocage des rues. Pour autant l'existence de l'outil rend potentielle son utilisation au sein d'une autre problématique plus répressive et sécuritaire.

Marchez, vous êtes filmés

Outre la gestion de la circulation, il existe dans le centre-ville de Rennes une dizaine de caméras qui visionnent la voie publique. A quoi servent-elles ? Leur emplacement laisserait penser qu'elles sont utilisées pour la répression de la délinquance. En fait, elles permettent de surveiller l'accès à la zone piétonne de Rennes, là où se trouvent des bornes d'accès mobiles (par exemple place de la mairie, ou bien à l'angle de la rue Saint-Michel et de la place Saint-Anne). Ces bornes se lèvent et se baissent à chaque passage d'un véhicule. Ces caméras sont gérées par la SAPAR (Société d'économie mixte ayant une convention avec la Ville de Rennes, qui lui a octroyé ce marché). Pour pouvoir entrer sur le plateau piétonnier, il faut appuyer sur un interphone, à ce moment, la caméra transmet l'image du véhicule au personnel de la SAPAR, qui le laisse passer ou non. Au dessus des interphones, une information indique aux automobilistes qu'ils sont filmés.

La SAPAR gère aussi l'ensemble des parkings souterrains de Rennes, où les caméras ont la fonction affichée de sécuriser ces lieux. Enregistrement et conservation des images, information du public, sur ce terrain la communication de la SAPAR semble avoir quelques longueurs de retard sur celle de la Ville de Rennes ou de la STUR, puisqu'elle a refusé de nous recevoir, nous certifiant cependant par téléphone qu'aucune image n'était enregistrée par les caméras (information d'ailleurs erronée, comme nous allons l'écrire), avant de nous raccrocher poliment mais fermement au nez.

En revanche, un gardien du parking Hoche nous a ouvert les portes de son poste de contrôle, où l'on trouve un système de vidéosurveillance ici aussi très pointu : sur l'ensemble du parking, 40 caméras couleurs scrutent les différents niveaux, les allées et venues des voitures. L'ensemble des autres parkings couverts rennais (Kléber, Chézy-Dinan, Gare, Lices) sont équipés du même dispositif. Les endroits les plus particulièrement surveillés sont l'entrée piétons du parking, où il est interdit de stationner et de faire la manche, et où se trouvent les billetteries automatiques, la sortie des voitures (où l'on peut aisément distinguer les plaques d'immatriculation} et aussi, plus étonnant, la porte des toilettes publiques du parking. Le gardien indique la raison de cette surveillance rapprochée : empêcher le trafic de drogue, qui avait pris place à l'intérieur. Dans la journée, le gardien est seul au poste de contrôle, et est assisté par un maître-chien, qui patrouille sur l'ensemble du parking et plus particulièrement à l'entrée des piétons. Les caméras permettent au gardien de localiser un problème et d'intervenir (les images ne sont pas enregistrées en journée), mais indique-t-il « il n'y a aucun problème de délinquance, vol ou dégradation, dans le parking ». La raison : un éclairage puissant, et surtout les caméras « qui auraient un effet dissuasif ». Le discours est similaire à celui tenu par la STUR : là où se trouvent des caméras, il ne se passe rien, elles sont donc nécessaires, sans remise en question du système ou proposition d'une alternative. Le gardien intervient aussi pour éviter les squats. « Je suis habillé comme tout le monde, ce qui me permet d'être discret lorsque je fais des rondes. Je discute avec les personnes pour leur demander de partir. Je commence à bien connaître certains SDF qui sont sur la place. Mais la direction nous a indiqué que l'on n'était pas là pour faire du social ».

Pour lui, son rôle est de prévenir les incidents et d'effectuer de la médiation, la répression ne fait pas partie de son travail. Il reconnaît avoir appelé la police devant certaines situations difficiles (altercations violentes), mais déplore qu'elle ne se soit pas déplacée, le laissant se débrouiller tout seul. C'est l'amour vache entre les sociétés privées et la Police nationale …

La nuit, entre deux heures et huit heures du matin, le parking n'est plus accessible aux voitures et il n'y a personne au poste de contrôle. Mais les caméras ne s'arrêtent pas de tourner pour autant, car on peut récupérer son véhicule à n'importe quelle heure. Mais, fait intéressant indiqué par le gardien : les images sont alors enregistrées, contrairement à ce que nous avait certifié la direction de la SAPAR. En visitant ce poste de contrôle, nous avons pu recueillir des informations non transmises par la direction de la SAPAR. Mais faudrait-il que chaque citoyen aille glaner par lui-même des informations qui devraient normalement être accessibles de manière simple et claire par le public, comme l'oblige par ailleurs la loi de 1995 ?

Peur sur la ville

Aujourd'hui, à Rennes, il y a une position unanime du conseil municipal pour l'existence de caméras dans les parkings, pour l'accès au plateau piétonnier et pour la régulation de la circulation. Mais quelle est la politique municipale en ce qui concerne la vidéosurveillance ayant pour objectif la sécurité des biens et des personnes sur la voie publique et la répression de la délinquance ?

Alors que des propositions ont émané de l'opposition rennaise pour l'installation de caméras (par exemple sur la Place Saint Anne pour lutter contre le trafic de drogue), la majorité ne place pas ce débat à l'ordre du jour. Mireille Massot, adjointe à la mairie de Rennes pour la prévention de la délinquance, y est totalement opposée : « On va complètement couper la relation entre les personnes qui sont là pour réguler et puis les personnes qui sont dans des comportements qui ne sont pas autorisés. […] Si on casse cette relation là, on va vers une société policière et là où il n'y aura pas de caméras, on aura peur sans même savoir pourquoi on a peur ».

Comme alternative aux caméras Mireille Massot propose plutôt un travail de prévention des actes de délinquance sur le terrain, par les travailleurs sociaux et par les forces de l'ordre (Polices nationale et municipale). Alternative qui pose la médiation comme centrale. Il est dommage que cette alternative n'ait pas été mise en avant de la même façon pour ce qui concerne le métro et les parkings, alors que la municipalité est partie prenante dans le choix des dispositifs de surveillance.

Au delà des seuls intervenants institutionnels, Mireille Massot en appelle aussi à la responsabilisation de chacun pour se poser en tant qu'adulte et savoir poser des interdits. Propos qu'elle a développé lors de la séance publique du conseil municipal du 13 janvier 2003, où un débat a suivi le rapport de la mission d'information sur la délinquance : « la prévention première c'est une question de veille qui se traduit par des regards, des attentes positives, des attentions, de la relation, du respect […]. Cette prévention interroge nos comportements au quotidien : que chaque adulte ose l'autorité, au sens plein et noble du terme, qu'il se sente autorisé à intervenir, à réprimander pour réguler la vie sociale qui l'environne ». A contrario, l'utilisation d'un système de vidéosurveillance sur la voie publique, avec l'action uniquement répressive des forces de l'ordre qui s'y attache, au-delà de leur caractère infantilisant, empêche tout travail de prévention.

L'adjointe au Maire reconnaît le souhait de certains concitoyens (notamment dans le centre-ville) de pose de caméras et de plus de présence policière. Mais la caméra n'a-t-elle pas alors pour fonction non pas de combattre l'insécurité réelle, qui est contenue à Rennes (Rennes est à la seizième place des villes de 100 000 à 250 000 habitants pour le nombre de plaintes déposées auprès de la Police Nationale) mais plutôt « le sentiment d'insécurité » ? La caméra est alors moins présente pour dissuader d'actes délictueux que pour apaiser un ressenti très subjectif. En alternative aux caméras Mireille Massot indique « qu'il vaut mieux travailler sur les représentations que les gens se font en général de l'insécurité, pourquoi ils la ressentent […] Tout l'art consisterait à jouer sur un registre qui garderait l'équilibre entre être très normalement rassuré et en même temps ne pas alimenter une peur qui n'est pas fondée ».

En ce qui concerne la vidéosurveillance à des fins de répression de la délinquance sur la voie publique, Rennes n'est donc pas (encore) dans la situation d'autres villes. Levallois-Perret, première ville à utiliser la vidéosurveillance, dispose de 96 caméras de surveillance de la voie publique. Cette installation qui est en place depuis 1993 a permis d'effectuer un bilan de son efficacité. En 1995 le maire a commandé un audit qui attestait « d'un coût de fonctionnement considérable au regard de la fonctionnalité de l'outil mis en place ». Et entre temps, la délinquance avait augmenté. Ce qui n'empêche pas de nombreuses villes de s'équiper à leur tour (Mantes-la-Jolie, Puteaux, Draguignan). Pour approfondir le sujet, l'association « Souriez-vous-êtes-filmés » collectif contre la vidéosurveillance, anime un site Internet très complet.

Nous sommes tous des STAR

Alors Rennes préservée ? Non, car des jalons inquiétants sont déjà posés : le phénomène de la vidéosurveillance a envahi notre quotidien (Métro, parkings, magasins) et grappille de plus en plus l'espace public. Combien de temps sommes-nous filmés au cours d'une balade en ville ? Prise du métro Villejean jusqu'à la Place Saint Anne (caméras STAR), passage dans la zone piétonne rue Leperdit (caméras SAPAR), utilisation d'un distributeur de billets rue Le Bastard (caméras banque), achat d'une BD au dans un grand magasin (caméras grand magasin), passage par la place de la mairie (une petite webcam, sur l'Opéra, pas d'inquiétude on ne reconnaît personne, mise à part les voitures des élus et personnels de la mairie dont on peut vérifier les horaires de présence !), prise du métro à République pour Villejean (caméras STAR). Aujourd'hui les dispositifs sont là, pour une utilisation possible à des fins de restriction des libertés individuelles.

Illustration Œil caméra

L'utilisation des caméras pour la gestion du trafic rennais, les parkings et l'accès à la zone piétonne apparaît comme indispensable pour ceux qui en ont décidé l'installation. Lorsque la question d'une alternative à la caméra a été évoquée, aucune réponse n'a été apportée par nos interlocuteurs, alors que les moyens semblent tout de même en disproportion par rapport à l'objectif affiché, la caméra s'imposant sur la voie publique comme outil privilégié de surveillance.

Être vu sans jamais voir celui qui visionne, celui qui contrôle, accepter tacitement ce regard dépersonnalisé, la caméra est une interface ambiguë entre le visionneur et le visionné :

  • Le visionneur parlera de prévention, amener un individu ou un groupe d'individus à suivre un comportement requis par des lois ou un règlement. Si cette prévention est inefficace, la caméra servira ensuite à réprimer tout comportement indésirable.
  • Elle est présentée pour le visionné, comme rassurante, et non dérangeante car l'acceptation de sa présence identifie l'individu qui en accepte la présence comme n'ayant rien à se reprocher, comme n'ayant pas de comportement déviant. Ainsi, la caméra voudrait modifier le comportement de tout le monde, au-delà de la dissuasion d'actes de délinquance proprement dits.

Plus généralement c'est aussi le risque d'un détournement des finalités qui pose question. Des caméras de circulation peuvent aussi identifier des manifestants ou des grévistes, les caméras d'une grande surface destinées au contrôle des clients (lutte contre le vol) peuvent aussi servir à espionner les employés.

Ce n'est pas tant la sécurité que la caméra nous promet, entre autres outils, mais plutôt la baisse de ce fameux « sentiment d'insécurité ». « Valeur » ô combien subjective, dont le cours a flambé à longueur de reportages dans les médias. Nous entrons alors dans une logique non plus fondée sur le principe de réalité mais sur un fantasme savamment entretenu où la présence de caméras ferait disparaître automatiquement l'insécurité, alors que leur absence en accentuerait le sentiment.

Damien Le Bellour
Sylvain Letué
Dessins : Marc Blanchard et Matthieu Vendeville
Photos : Arthur Poutignat, Fredéric Lehobey

particule/archives/17/voie_publique_-_vie_privee.txt · Dernière modification: 2019/01/07 11:13 (édition externe)
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