Ceci est un article publié au sein dossier Multiplexes à Rennes-Métropole publié au sein journal Particule, #2.

Illustration affiche cinéma Arvor Rennes

De « Chérie, j'agrandirais bien les salles » à « Chérie, j'ai rétréci le centre-ville »

Pour ceux qui seraient restés enfermés ces 20 dernières années dans leur salon à regarder Lagaf, on vous le dit : Rennes est une ville de tradition cinématographique. Des cinémas indépendants aux manifestations régulières telles que Travelling ou les Veillées nocturnes du parlement, le 7ème art y a de beaux restes. Seulement voilà, tout le monde s'accorde pour dire qu'il manque des salles à Rennes. Il a longtemps été question d'agrandir les cinémas du centre, mais à force de mauvaise volonté aussi bien de la part des politiques que des exploitants, le dossier traîne depuis des années sans qu'aucune décision ne soit prise. C'est dans cette brèche que se sont engouffrés les promoteurs de multiplexes avec leur remède de choc. Et voilà Rennes, longtemps dernier îlot épargné par l'épidémie sur le point de voir s'ouvrir deux usines à films à ses portes.

Le combat des chefs

Au départ opposée à de tels projets, la ville, qui craignait légitimement la mort du cinéma en centre ville a depuis retourné sa veste. Comment nos élus passent-ils d'une saine opposition de principe à une surenchère dans les propositions ?

Pour le maire d'une grosse ville, un multiplexe c'est la désertification du centre-ville assurée. Mais le maire de la bourgade périphérique, lui il s'en fout, puisqu'il en a pas lui, de centre ville. Et avec l'argent rapporté par le multiplexe, il sait qu'il va pouvoir offrir à ses administrés pléthore de bacs à fleurs, rond points, ou autres lampadaires-type-Second-Empire, et même faire venir André Rieux à la « Salle des fêtes Michelle Torr », agrandie pour l'occasion en « Palais des congrès Bernard Menez » afin de faire rentrer ses 547 musiciens emperruqués. Ce rêve de grandeur peut devenir réalité pour Jean-Louis Tourenne, maire de La Mézières. Comme sa commune ne fait pas partie de l'agglomération, il a les mains libres : en 1999 il présente son projet CGR de 12 salles. Stupeur à Rennes-Métropole, pas décidée à ce qu'on lui fasse un multiplexe dans le dos. Oubliant les beaux discours sur la mort du cinéma en centre ville, l'agglomération soutient le projet Gaumont-Sorédic à Betton, une commune bien de chez nous, celle là.

Illustration il y a sans doute déjà trop de multiplexes

Mais comme la beauté d'une compétition se juge souvent au nombre de participants, les communes de Chantepie et Pacé qui revendiquent aussi leur droit aux parkings, aux rocades et aux valses de Rostropovitch se lancent à leur tour dans la course, armées respectivement de leurs projets UGC et Kinépolis. Une lutte s'engage pour obtenir l'accord de la CDED, préalable obligatoire à l'implantation. Manque de pot, celle-ci refuse tous les projets. Pas découragés, les promoteurs font appel devant son pendant national, la CNED. Le 26 avril 2000, elle ne retient que le projet CGR de la Mézières et rejette les trois autres. L'établissement d'un multiplexe au nord de Rennes est donc acquis. On pourra y bouffer du pop corn l'année prochaine…

Si Kinépolis a depuis abandonné la bataille, Edmond Hervé ne désespère pas de voir un deuxième multiplexe s'installer à Rennes. Mais après le rejet du projet Gaumont-Soredic de Betton soutenu par Rennes-Métropole (dont il est président) l'agglomération opère un volte-face. C'est désormais UGC qui en reçoit les faveurs. Comment expliquer cette indélicatesse faite à Gaumont ? Les raisons avancées par le délégué au développement économique, Jean Normand, sont peu convaincantes : « Plus il y a de projets, mieux c'est. Gaumont et Soredic n'ont pas bougé1) ». Qui ne dit mot consent, comme dit l'autre … Le district avait en fait tout intérêt à miser sur un autre cheval après l'aval de la CNED au projet CGR de la Mézière, jamais un deuxième multiplexe au nord de Rennes (en l'occurrence à Betton) n'aurait été accepté. Et au passage, une belle fleur est faite à Vivendi, propriétaire d'UGC et déjà sur-implanté à Rennes et ses environs via la Générale des eaux, Onyx (ramassage des poubelles), et le campus de Kerlann. Le projet, censé repasser en commission en octobre 2000 est pourtant retiré par UGC, qui pinaille sur l'emplacement, arguant entre autres d'une trop grande proximité avec Leroy Merlin. Bien serviable, Rennes-Métropole lui dégote un autre terrain non loin du premier, toujours à Chantepie dont le maire (qui entend déjà le violon du virtuose aux dents blanches) s'apprête à déposer le dossier devant la CDEC. Petit détail, ce terrain est classé « zone verte ». L'association pour la protection de la vallée du Blosne et du bois de Soeuvres tente alors de s'opposer à l'installation, mais en bon jésuites les promoteurs font valoir que l'intitulé exact de la zone est « verte et de loisirs ». Et comme la nature est un loisir bien peu lucratif, l'agglomération s'est empressée de classer discrètement l'endroit zone d'intérêt communautaire, préalable nécessaire aux délires pharaoniques en tous genres.

Rideau ?

Les multiplexeurs et leurs copains ont gagné : on s'achemine vers deux multiplexes à Rennes (il fut même question un temps d'un troisième). Les projets d'agrandissement des cinémas du centre ville sont depuis passés à la trappe. L'attitude de leurs exploitants n'est pas étrangère à ce blocage. La Soredic, propriétaire du Colombier, rêve toujours de son multiplexe et fait du gringue à Edmond pour obtenir un terrain. Gaumont, qui aurait traîné la patte pour agrandir son cinéma des quais attend la suite avant de bouger.

Rien ne sera tranché avant les municipales. Si ça les intéresse, les rennais ont encore le temps de s'en préoccuper.

François-Xavier Drouet et Muriel Joly

1) Cité dans Ouest-France du 24 octobre 2000
particule/archives/2/de_cherie_j_agrandirais_bien_les_salles_a_cherie_j_ai_retreci_le_centre-ville.txt · Dernière modification: 2019/01/07 11:13 (édition externe)
Recent changes RSS feed Driven by DokuWiki