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Ceci est un article publié au sein du journal Particule, #3.

Cinq années et trente minutes

Photo Ahed Al-AyasaAhed Al-Ayasa habite au-dessus de chez moi, je l'ai croisé dans la cour. Salut, ça va ? Ça allait bien, quoique dans un français plutôt hésitant. À mieux le connaître par la suite, je me suis dit qu'il n'avait pas tout raconté ce matin-là. Nous nous sommes donc retrouvés plus tard chez lui, autour du thé, de quelques frites et de rillettes. J'oubliais : Ahed est Palestinien. De quatorze à dix-neuf ans, il a vécu dans les prisons israéliennes. Tu t'en doutes chère lectrice, cher lecteur : on n'a pas su parler d'autre chose que de son histoire.

« Avant 1948, ma famille vivait à Zakariya, dans l'Israël d'aujourd'hui, entre Ramallah et Hébron. Lors de la guerre qui a suivi1), elle s'est réfugiée dans le camp de Dheisheh, près de Bethléem. De mon enfance, je me souviens du couvre-feu, des soldats et de leurs fusils, mais la vie suivait son cours, entre l'école et la maison. Je me souviens que les soldats venaient souvent chez nous. Je me souviens qu'ils ont cassé plusieurs fois la maison. Enfant, je n'avais pas les moyens de comprendre. En 1984, l'armée est venue m'arrêter. J'avais quatorze ans. De mon école, située le long de la route menant de Hébron à Jérusalem, on voyait passer des colons israéliens. Les gamins lançaient parfois des pierres sur les véhicules, et je le faisais aussi. Comme il fallait que cela cesse, les autorités israéliennes en ont attrapés quelques uns ; je m'en souviens bien, je fus le premier.

J'ai donc atterri à la prison de Jérusalem, où j'ai subi un long interrogatoire. Ils voulaient des informations de ma part, mais je n'avais absolument rien à leur apprendre. Qu'est-ce qu'un enfant de quatorze ans pouvait bien leur apprendre ? Ils m'ont ligoté à une chaise pendant dix-huit jours, en me couvrant parfois la tête d'un sac pour me poser leurs questions. Je n'avais fait que lancer des pierres sur des voitures, mais j'ai fini par avouer que j'avais lancé des cocktails Molotov. Pendant ce temps, ma famille ne savait pas ou j'étais. Au bout de trois mois, un juge m'a permis d'aller la voir pour lui expliquer qu'il me fallait un avocat. J'ai alors changé de prison, à 70 km de chez moi, à Naplouse. Avec le couvre-feu, les contrôles, les autorisations nécessaires et l'obligation de faire l'aller-retour dans la journée, c'était vraiment très loin pour des Palestiniens. Mon avocat pensait alors me sortir au bout de six mois. Ça allait me faire perdre une année scolaire, mais on ne pouvait faire mieux, me disait-il. Il ne me resterait plus que trois mois ; j'allais en voir la fin.

Le jugement m'a laissé un souvenir de grande confusion. La traduction de l'hébreu vers l'arabe était assurée par un Juif israélien, qui parlait assez mal arabe. J'ai le souvenir du juge – enfin c'était un militaire – me demandant si j'étais terroriste. C'était un mot nouveau pour moi. Je n'allais pas en demander le sens, il faut se rendre compte des circonstances, j'étais mort de peur, je n'osais rien demander ! Le ton de sa question m'a alors incité à dire oui, je suis « terroriste » ! Quand il m'a reposé la question, le ton avait changé. J'ai dit non ! non ! non ! (rires) Lors du verdict, la confusion était telle que je n'ai rien dit. Huit ans dont trois avec sursis ? J'étais revenu sur mes aveux, j'avais expliqué les conditions dans lesquelles j'avais été interrogé. Cinq ans ferme ? Qu'est-ce que cela veut dire ? Ils m'ont traduit cela, mais ça ne me paraissait pas sérieux, je ne comprenais pas. Je me rappelle des voix, du monde qui s'agite dans une grande confusion. Pour la garde militaire du tribunal, j'étais donc maintenant un dangereux terroriste. Il m'ont mis des menottes, elles étaient trop grandes, ils ont du me lier les poignets ! Il faut bien voir que cela s'est passé trois ans avant la première Intifada. Une peine de cinq années, c'était énorme à l'époque. Je n'avais pas vécu trois fois cinq ans dans ma vie. La justice israélienne voulait adresser un message aux jeunes Palestiniens : voilà ce qui vous arrivera si vous nous agressez des colons.

À Nazareth, vers 1990 À Nazareth, vers 1990

Grâce à l'insistance de mon avocat, j'ai pu poursuivre mes études. Il n'y avait pas de classes bien sûr, je travaillais seulement dans les livres que m'envoyait ma famille. Un professeur venait me faire passer les examens, et je n'ai jamais échoué ! Je me suis retrouvé à la prison pour criminels de Naplouse. Mais ils m'ont refusé, à cause de mon âge. Je suis alors retourné à Ramallah. Il m'ont aussi refusé, parce que c'était une prison pour de petits délits. Moi, j'étais un grand terroriste ! J'ai fini à Haïfa pour trois mois, une prison où l'on trouvait des criminels israéliens et palestiniens. Puis je suis retourné à Naplouse, qui acceptait finalement les mineurs. A seize ans, je suis allé à la prison d'Hébron qui s'ouvrait à son tour aux mineurs. J'étais heureux de revenir à Hébron, il ne fallait qu'une demi heure à ma mère pour venir me voir. A cette époque, les prisonniers palestiniens ont entamé une grève de la faim pour obtenir de meilleures conditions de détention. Je n'ai pas eu à choisir de la suivre. Ne pas le faire aurait été perçu comme une sorte de trahison par les prisonniers qui étaient à l'initiative de la grève, et j'avais peur d'eux. Après vingt jour, l'administration pénitentiaire a accédé à nos demandes. Je me souviens ne plus pouvoir rien faire, ne plus pouvoir bouger ma main. Certains prisonniers ont été hospitalisés. On a alors obtenu une nourriture variée, le droit de sortir des cellules une demi-heure par jour, d'avoir des livres… Il n'était pas question de demander le statut de prisonniers politiques, c'était absolument impensable.

L'Intifada commença en 1987. Beaucoup de nouveaux prisonniers sont alors arrivés : des jeunes, des vieux, des femmes aussi. On s'est retrouvé à soixante personnes par cellule, au lieu de trente précédemment. Mais en fait, j'étais plutôt heureux de cette nouvelle situation (rires). J'avais dix-sept ans, et enfin des camarades de mon âge ! Je pouvais parler avec eux d'égal à égal, mon ancienneté faisait même de moi une référence. Ils me demandaient beaucoup de choses. J'ai donné des leçons d'arabe à quelques-uns d'entre eux, et même des leçons d'hébreu, rudimentaires mais très utiles… Enfin, ces leçons étaient mal vues par l'administration pénitentiaire, j'avais pour ainsi dire ouvert une école ! (rires). Bien plus tard, après ma sortie de prison, j'ai reçu des lettres de la part de mes anciens « élèves ». Ça m'a vraiment fait plaisir.

Illustration - photo - classe d'école

Au bout de six mois, comme j'avais dix-huit ans on m'a renvoyé à Naplouse. J'y ai passé ma dernière année et demie de prison. Avant de sortir, chaque prisonnier avait un entretien avec le directeur de la prison. Il était Druze et parlait bien arabe. Il voulait m'entendre dire que je n'allais plus rien faire contre Israël. Peu importait de lui dire que j'avais été emprisonné à tort : selon la loi d'exception adoptée pendant l'Intifada, il avait le pouvoir de prolonger ma peine de six mois, et ne s'en serait pas privé si je lui avais tenu tête. J'ai dit merci, il a tiré le rideau de la fenêtre. Ma famille m'attendait à l'extérieur.

J'ai donc retrouvé ma famille. Je ne peux pas expliquer ce moment. Je ne l'avais vue qu'en moyenne une demi-heure par quinzaine. C'est difficile de parler de cinq années de prison en une demi-heure ! Cinq années ! Cinq années de fouilles corporelles, très humiliantes dans la culture arabe. La première fois que j'ai vu la télévision, c'était en prison. On aurait dit les vacances, en couleurs et en prison (rires) ! La vie était si dure… Reste que le plus difficile à avaler, c'est d'avoir été incarcéré si longtemps pourquoi ? Parce que j'étais Palestinien, en fin de compte.

A ma sortie, un journal a titré en hébreu : « L'enfant aux cocktails Molotov sort de prison  » ! J'ai été le sujet d'un reportage pour la deuxième chaîne télévisée d'Israël. Ils m'ont d'abord demandé si je ne voyais pas d'objection à parler avec des Israéliens … Ils sont venus chez moi, dans le camp de réfugiés, en pleine Intifada. Nous sommes allés ensemble dans les prisons que j'avais connues. Je leur ai raconté ma version des faits. Les autorités ont fait de la publicité sur ce film, ils ont voulu s'en servir comme exemple : la prison était bonne, elle m'avait changé, je n'étais pas antisémite, je n'était plus terroriste, je parlais de paix, quelle belle histoire ! Un débat a suivi la diffusion du reportage, entre un spécialiste des questions de sécurité, un politique et un journaliste. Le premier croyait en ma culpabilité et soutenait que la justice avait été bonne pour moi. Le politique ramenait le débat entre Israël et les pays arabes … et ne s'intéressait ni à mon cas, ni au problème de justice qu'il soulevait. Dans le film je disais que je n'étais pas contre les Juifs, que des jets de pierres n'allaient pas détruire Israël. Je demandais une justice et conseillais à mon juge d'aller élever des vaches à la montagne ! Cette émission a eu l'effet d'une bombe ! J'étais également critiqué par des Palestiniens qui ne comprenaient pas que je nie ma culpabilité.

En sortant de prison, je n'avais pas de carte d'identité. Les autorités israéliennes m'ont alors convoqué et m'ont donné une carte spéciale, de couleur verte, valide six mois. Cela faisait de moi une personne dangereuse. Dans ces conditions, j'étais à la merci de n'importe quel contrôle d'identité, je risquais d'être battu et arrêté dès que l'occasion se présenterait. Je n'avais pas le droit de sortir de Bethléem, mais de toute façon, avec un sursis de trois ans de prison pendu au nez, j'osais à peine sortir de chez moi. Cinq ans de prison, et maintenant une quasi assignation à résidence ! Cette carte verte m'a été renouvelée pour six mois supplémentaires.

En 1991, je suis entré à l'université de Bethléem pour étudier la sociologie. Elle venait de réouvrir, suite à trois ans de fermeture pour cause d'Intifada. J'y fus élu, presque malgré moi, à la tête du Parti communiste des étudiants. La deuxième année, on m'élit représentant des étudiants. Je n'étais pourtant pas très brillant, mon niveau d'anglais était faible (l'université avait une administration américaine).

J'ai alors fait mon premier voyage en France, à Marseille, à l'occasion d'une rencontre sur le Proche-Orient. C'était en 1995. Les organisations présentes avaient été choisies pour leur action en faveur de la paix. J'étais toujours au Parti communiste étudiant, je me débrouillais en hébreu, j'étais jeune… Le profil qu'il fallait. C'était la première fois que je parlais avec des Israéliens communs, c'est à dire ni journalistes, ni juges, ni soldats. Je ne me sentais pourtant pas tout à fait libre de parler avec eux, à cause du retour en Israël… On a passé une semaine en France. C'était la première fois que je voyais le reste du monde. Pas de guerre, pas de couvre-feu, pas de soldats ni de fusils. En France, j'étais vraiment libre, je … j'allais voir la mer ! Je ne te parle même pas des sensations dans l'avion ! C'était énorme de voir la France. C'était une autre vie. Le retour à l'aéroport m'a ramené à la réalité : fouille et longue attente à la douane pour nous les Palestiniens, passage éclair pour nos compagnons Israéliens.

Vu le niveau de mon anglais, j'ai décidé d'aller poursuivre mes études aux USA. J'ai eu mon visa sans problème, peut-être grâce au fait que l'université était américaine, ou par chance tout simplement … J'ai étudié l'anglais pendant neuf mois et je suis rentré. J'ai alors travaillé deux ans à Ramallah dans une organisation pour les droits de l'homme. J'y avais diverses activités, comme l'organisation de visites scolaires (pour faire découvrir aux enfants palestiniens un patrimoine culturel hors d'atteinte), l'élaboration des programmes universitaires relatifs aux droits de l'homme, l'observation des agissements de l'armée israélienne aux points de contrôle. En 1999, j'ai été à nouveau invité en France à Montpellier pendant un mois, pour parler des réfugiés palestiniens. J'avais alors plus d'expérience. Nous avons appelé à intensifier la mise en place de jumelages entre camps palestiniens et villes françaises. J'ai aussi rencontré ma femme, et j'ai naturellement décidé de revenir en France ! »

Franck Galbrun

Encadré

Pour mieux appréhender les conditions de vie des réfugiés palestiniens et leurs griefs, lire Muna Hamzeh, Jours ordinaires à Dheisheh, aux éditions www.00h00.com. L'auteur est une journaliste américano-palestienne ayant collaboré avec de nombreux journaux anglo-saxons, arabes et israéliens. Elle tient un journal de septembre à décembre 2000, au début de l'Intifada al-Aqsa qui se poursuit encore aujourd'hui.

Le comité rennais de l'association France-Palestine participe actuellement à un projet de création d'une Maison Internationale sur la commune de Hares, en collaboration avec l'association israélienne Daï La Kibush. Cette Maison Internationale a pour vocation d'assurer la présence de délégations étrangères qui observeront la situation sur place, et de fournir du matériel aux habitants pour des activités de journalisme indépendant (avec le soutien de la coordination israélienne du réseau d'information international Indymedia, http://indymedia.org.il). Le comité France-Palestine de Rennes lance également une souscription financière pour garantir un repas quotidien aux enfants de l'école de Deir Istiya.

1) Première guerre israélo-arabe, lors de laquelle 800 000 à 900 000 Palestiniens se sont réfugiés hors des territoires contrôlés par Israël, principalement dans le reste de la Palestine et dans les pays arabes voisins. Ces réfugiés et leurs descendants sont aujourd'hui trois millions et demi.
particule/archives/3/cinq_annees_et_trente_minutes.1228089199.txt.gz · Dernière modification: 2019/01/07 11:15 (édition externe)
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