Ceci est un article publié au sein dossier Quand les agriculteurs biologiques gênent publié au sein journal Particule, #3.

L'éthique contre l'étiquette

Une vache dit à une autre vache dans un champs auprès d'une clôture: avec tout ce que j'entends, je songe sérieusement à devenir végétarienneAu-delà de la querelle pour la répartition des fonds ou des essais agronomiques décrite dans l'article précédent, c'est la conception de l'agriculture biologique qui est en jeu. Certains la voient comme une niche rentable et demandent un assouplissement du cahier des charges français. Celui-ci est plus strict que le cahier européen, en application dans les autres pays de l'Union européenne. Il est accusé de rendre le bio français moins compétitif. Pour d'autres, l'agriculture bio est avant tout un mode différent de pensée et de production. Tellement différent qu'il ne peut s'accommoder de l'agro-business régnant aujourd'hui sans conduire à des absurdités : y a-t-il un sens à produire du lait en poudre bio, à avoir des élevages bio de 3 000 porcs ?

Agrobio veut promouvoir la spécificité de l'agriculture biologique. Selon Yves Hardy, un de ses techniciens, elle est beaucoup plus qu'un strict cahier des charges à respecter pour l'agriculteur. Décider de cultiver en bio est l'aboutissement d'un cheminement intellectuel, voire spirituel. C'est refuser un « mode de pensée industriel » où le maître mot est le rendement et où règne une foi aveugle en une science et une technique qui seraient capables de répondre à tous les problèmes. Pratiquer l'agriculture bio, c'est revenir à un « mode de pensée paysan » où l'exploitation est considérée comme un tout, avec ses ruisseaux, ses haies, son sol, ses cultures et ses hommes, où le paysan n'est pas dépendant des marchands d'engrais et de produits tueurs (pesticides, fongicides, herbicides…). Toujours selon Yves Hardy, en matière d'agriculture bio, ce sont les paysans qui ont le savoir-faire. Les techniciens ne font que mutualiser les techniques éprouvées ici et là.

Céline Girault de l'Interprofession Bio Bretagne (IBB) voit dans les textes du ministère la volonté de développer largement le bio, conçu comme l'aboutissement d'une agriculture passée successivement par les stades déraisonnable, « raisonné » et « durable ». L'agriculture biologique est pour elle le modèle vers lequel doit tendre l'agriculture dans son ensemble.

En revanche, pour Jean-Luc Fossé de la FDSEA, syndicat majoritaire à la Chambre d'Ille-et-Vilaine, comme pour M. Geiger, le bio doit rester un produit de niche. Cela pour quatre raisons :

  1. l'agriculture biologique ne peut pas nourrir le monde ;
  2. la généralisation de l'agriculture bio lui ôterait sa rentabilité ;
  3. le bio est trop cher pour le consommateur ;
  4. et généraliser le bio conduirait à désertifier les campagnes (sic).

Ces raisons reposent sur les postulats suivant :

  1. les paysans non-occidentaux n'ont pas les moyens de nourrir la population qui les entoure ;
  2. la bio est rentable uniquement car les produits bio sont une exception et que cela permet de les vendre plus chers que les autres ;
  3. l'agriculture intensive est rentable ;
  4. et la bio veut s'intégrer dans l'agro-business tel qu'il fonctionne aujourd'hui.

Or ces postulats sont très contestables et contestés par les bios. Si la bio est rentable, c'est qu'elle n'a recours ni aux intrants (engrais) ni aux produits phytosanitaires qui augmentent considérablement les coûts de production. Yves Hardy arrive ainsi à la conclusion opposée : c'est l'agriculture productiviste qui n'est pas rentable, si on inclut dans son prix de revient les coûts de dépollution des sols et de l'eau, payés aujourd'hui par la collectivité (les impôts). En fait, ce que le consommateur ne paie pas en achetant son rôti de porc, il le paie en opérations de traitement de la pollution et en subventions à l'exportation via les impôts. Ce ne sont pas les produits bio qui sont chers mais les autres qui sont anormalement peu chers.

De même, la compétitivité de l'agriculture intensive sur les marchés internationaux a pour principale explication les énormes subventions nationales et européennes. C'est cette logique d'exportations subventionnées qui a conduit à la destruction de l'agriculture vivrière — non subventionnée — dans des régions entières du Sud ou d'Europe centrale et orientale, financée par les contribuables européens.

Concernant la désertification, les bios sont abasourdis par le raisonnement. Le cahier des charges de l'agriculture bio exige que 40 % de la nourriture des animaux provienne de l'exploitation. Pour MM. Geiger et Fossé, cela oblige les agriculteurs à s'agrandir pour pouvoir cultiver sur la même exploitation ces 40 % de céréales et protéagineux. Or, qui dit agrandissement dit moins d'exploitations et moins de monde dans les campagnes. Ce à quoi les bios répondent qu'évidemment un lien au sol de 40 % n'est pas possible pour des élevages de centaines de porcs ou de volailles. Mais c'est bien là la différence, les productivistes cherchent à intégrer le bio à leur système, ils ne pensent qu'en volume de production. Pour les bios, ces usines à viandes sont une aberration, le lien au sol de 40 % est justement une façon d'empêcher ces énormes élevages. Il n'y a pas de désertification si les agriculteurs ne cherchent pas à produire toujours plus. Bien au contraire, l'agriculture bio est moins mécanisée et demande plus de main d'œuvre que l'agriculture conventionnelle.

Cependant, les deux camps ne sont pas si homogènes. Tous les agriculteurs biologiques ne sont pas membres d'Agrobio, à l'image de Jean-Luc Fossé lui-même, qui vient de se convertir en bio. Ensuite, Agrobio n'est plus membre de l'IBB alors que les autres GAB de Bretagne le sont. Cela révèle l'existence de deux démarches. Tandis qu'Agrobio « veut le monopole sur la bio » (Jean-Luc Fossé), l'Interprofessionnel cherche à dialoguer avec la Chambre qui vient de rentrer dans son conseil d'administration. Agrobio ne voit pas d'intérêt pour elle d'adhérer à cette institution qui cherche à organiser des filières bio. Il préfère se concentrer sur le soutien aux producteurs. Cependant l'IBB garde le cap : ses statuts garantissent la majorité des sièges aux GAB et Agrobio reste présent dans l'Interprofession via la Fédération régionale des agrobiologistes (FRAB).

De l'autre côté, il faut différencier les administratifs de la Direction départementale et de l'ADASEA, des syndicalistes de la FDSEA. Les premiers n'ont pas d'intérêts directs dans le développement ou non de la bio, bien qu'ils interprètent défavorablement les textes ministériels et ont une vision très technicistes des choses (M.Geiger nous a plusieurs fois fait comprendre que le problème du lisier était que les exploitations étaient trop petites pour supporter les coûts d'installation d'une unité de retraitement). En revanche, la FDSEA est plus directement concernée par le développement d'Agrobio. Ce dernier va à l'encontre de la vision unitaire du monde agricole que la FDSEA véhicule. De plus, à la Chambre, la FDSEA doit compter avec un autre syndicat : la Confédération paysanne. Celle-ci a fait de « l'agriculture paysanne » son cheval de bataille. Une position qui la rend logiquement proche des agriculteurs biologiques.

Malgré ces nuances, les tensions restent fortes : Yves Hardy dénonce la mainmise d'un petit groupe sur la politique agricole du département, une cinquantaine de personnes au plus qui, cumulant les postes dans les syndicats, les coopératives et les commissions, verrouillent les possibilités de changement. Des changements qu'ils refusent car ils ont trop d'intérêts dans le système en place (postes, subventions…) Récusant cette vision, Jean-Luc Fossé, rejoint par MM. Geiger et Guégnard (directeur de l'ADASEA), en proposent une autre, celle de « doctrinaires du bio » (Jean Luc Fossé), volontaristes et militants, qui remettent en cause beaucoup de choses qui symbolisent l'évolution sociale comme les vaccins ou les antibiotiques et qui ne jouent pas le jeu de l'unité du monde paysan.

C'est l'avenir de l'agriculture biologique qui est en jeu. Pour les uns elle doit s'intégrer dans le système existant, il n'y a pas de contradiction à faire de la bio intensive si elle reste globalement une niche. Le cahier des charges doit s'assouplir. Pour les autres, la bio est une alternative radicale, un mode de production qui va avec un mode de commercialisation, un mode de vie et de pensée. C'est une rupture avec la culture de la croissance et du technicisme.

Loïc Bielmann

particule/archives/3/l_ethique_contre_l_etiquette.txt · Dernière modification: 2019/01/07 11:13 (édition externe)
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